Miriam Toews/ Ce qu’elles disent

Titre : Ce qu’elles disent

Auteur : Miriam Toews

Série :

Genres : litterature     

Editeur :  j’ai lu

Collection :

Date de Publication:   10/09/2021

Edition (papier/ebook ): papier

Pages : 256

Rating: 6/6

Présentation de l’éditeur

Colonie mennonite de Molotschna, 2009. Alors que les hommes sont partis à la ville, huit femmes de tous âges tiennent une réunion secrète dans un grenier à foin. Depuis quatre ans, nombre d’entre elles sont retrouvées, à l’aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, l’explication est évidente : c’est l’oeuvre du diable. Mais les femmes, elles, le savent : elles sont victimes de la folie des hommes. Elles ont quarante-huit heures pour reprendre leur destin en main. Quarante-huit heures pour parler de ce qu’elles ont vécu, et de ce qu’elles veulent désormais vivre.Au fil des pages de ce roman éblouissant qui retranscrit les minutes de leur assemblée, leurs questions, leur rage et leurs aspirations se révèlent être celles de toutes les femmes.

Extrait

« Salomé poursuit : Et quand nos hommes nous ont usées jusqu’à la corde, quand ils ont fait de nous des femmes qui, à trente ans, ont l’air d’en avoir soixante, des femmes avec un utérus qui, littéralement, menace de tomber sur le sol immaculé de notre cuisine, des femmes finies, ils se tournent vers nos filles. Et s’ils pouvaient nous vendre à l’encan ils le feraient sans hésiter. »

*

“Si j’ai bien compris, nous, les femmes, avons déterminé trois choses auxquelles nous estimons avoir droit.
Lesquelles ? demanda Greta.
Nous voulons que nos enfants soient en sécurité, répond Mariche. Elle s’est mise à sangloter doucement, elle a du mal à parler, mais elle poursuit quand même. Nous voulons rester fidèles à notre foi. Nous voulons pouvoir penser.”

Avis

Je tiens à remercier les éditions J’ai lu pour l’envoi de ce SP.

Bon ce roman est… particulier. Pourtant c’est un coup de cœur. Je suis contente de l’avoir lu. J’allais dire c’est un ovni, pas forcément, mais je n’en ai pas lu beaucoup de ce genre, je trouve qu’à notre époque il résonne particulièrement à l’époque de #metoo et TANT MIEUX.

À mon avis, ça ferait un film brillant, car au format livre il est plus difficile à digérer suite à des choix de l’auteure (qui ont du sens, mais qui rendent la lecture plus ardue). En film ça serait une belle claque.

Il faut déjà noter que c’est un sujet féministe, difficile et que le résumé étant clair, je suppose que les trigger warnings sont là, mais peut-être pas autant que je m’y attendais que je ne m’attendais pas à ce que ça soit aussi dur à lire. Déjà parce que les faits sont inspirés de faits réels qui ont eu lieu en Bolivie a priori. Dans une colonie « mennonite » (je ne sais pas si ça existe en France) donc une congrégation religieuse assez extrémiste et fermée qui vit avec ces principes venus de l’ancien testament et avec une vie en autarcie. Un peu comme les mormons peut-être, pour ce que j’en sais, ils sont peut-être plus connus.
Comme le décrit le résumé, le récit se situe dans une de ces colonies où pendant des années des femmes se réveillent rouées de coups et violées, soit disant par le diable, en réalité par un groupe d’hommes de la colonie. Tout cela est bien dit, on a pas par contre tout de suite la compréhension que cela atteint des soeurs, des cousines et des femmes de tout âge enfant ou grands-mères, ce qui amplifie encore l’horreur des faits décrits. Si rien n’est décrit, le récit se situe vraiment a posteriori, quand ces femmes se regroupent pour prendre une décision suite à ce qu’elles ont subi, on a quand même les nombreux retentissements dans la vie des personnages féminins, des séquelles physiques avec mâchoire abimée à des séquelles psychologiques très lourdes.

On suit donc sans pathos j’ai trouvé, avec une certaine distance et en même temps un côté incisif, malaisant, hyper fort les délibérations des femmes de la colonie. Que faut-il faire ? Elles ont 48h pour prendre leur décision. On va suivre leur délibération presque heure à heure grâce à une suite de dialogues, presque en huis clos, de réflexions et considérations de femmes en colère, perdues, mais aussi très croyantes, ligotées par leur foi et des principes très forts. Eh oui, car elles sont censées pardonner, aimer leur prochain, même si ce prochain a eu un comportement au-delà des mots.

Au départ, cela semble très loin de notre réalité, donc on se sent presque protégé. On est plein d’empathie pour cette assemblée de femmes, mais quand même, à distance. Et petit à petit ce qui m’a bluffé et le renversement de la situation à quel point les réflexions de ses femmes deviennent universelles, concernent le patriarcat dans son ensemble à tout niveau même très loin d’une congrégation religieuse aussi particulière : ses femmes deviennent toutes les femmes, elles parlent pour toutes celles qui subissent au quotidien des maris violents, le poids d’une charge mentale d’être celle qui fait tourner une famille, s’occupe des enfants, et, dans ce roman, fournissent un travail colossol faisant presque tourné la colonie alors qu’elles sont entièrement sous la coupe des hommes à qui elles doivent obéissances.

Si on peut vraiment croire ses réflexions lointaines au départ, elles résonnent encore dans notre société actuelle. C’est sidérant.

Ce roman a été recommandé par M.Atwood qui a écrit « La servante écarlate » plus que connu, et qui en disait « Un roman époustouflant ». C’est ce qui m’a donné envie de demander ce service presse. Au départ, j’ai eu du mal à le lire, le dialogue nous ait retranscrit par un homme de la colonie au statut à part : revenu depuis peu et de parents qui ont été exclus de la colonie, tout comme lui. C’est un « homme » mais il est considéré par la plupart comme un moins que rien vu qu’il ne travaille pas dans les champs et donnent des rudiments d’écriture, calcul, etc. aux enfants de la colonie (des garçons bien entendu). Il a va retranscrire les paroles de ces femmes de leur langue (un vieux dialecte) à l’anglais. Choisir un tel narrateur n’est évidemment pas anodin. La retranscription que livre le roman ne comporte du coup aucun trait de dialogue par exemple, ce sont de longs blocs de textes ce qui les rend plus difficiles à lire, moins digestes, mais semble aussi plus réaliste, vu la situation. Nous avons les digressions qu’il évoque mentalement, et certaines sont presque jugeants ou on sent qu’il ne comprend pas forcément (sans devenir macho ou aussi rétrograde que les autres hommes de la colonie décrite), mais il réalise parfois trop tard qu’il peut faire des interventions qui inquiètent les femmes sans le vouloir. J’ai trouvé ça très bien fait et pensé ; s’il est un vrai allié, il n’est pas l’une de ses femmes. Il ne comprend pas tout. Même dans une telle situation, elles ont besoin de lui alors qu’elles ne l’acceptent pas totalement au départ.

Si j’ai pensé à l’origine qu’il y avait pas mal de personnages, on s’y retrouve rapidement, en film ça serait vraiment brillant avec de bonnes actrices pour camper ces personnages tous très différents, crédibles au point qu’on les voit presque avec leur tic, leur posture… L’auteure a fait un travail fou à ce niveau !

Enfin, dernière petite remarque, l’auteure elle-même est issue de l’une colonie mennonite, donc elle est totalement cohérente crédible et on sent à quel point elle a un infini amour et surtout respect pour celles qu’elle dépeint. Quand on parle du « ownvoice » actuellement, on est en plein dedans. Je doute qu’un auteur extérieure à ce type de congrégation aurait atteint une telle justesse pour retranscrire les questionnements moraux et règles qui vont écraser ses femmes, le cheminement de leurs pensées et la façon dont elles vont devoir trouver leur vérité.

J’ai eu la sensation que l’auteure avait le besoin viscéral de retracer cette histoire pour celles qui n’ont pas pu le faire. Je n’ai aucune idée si tout le déroulé du récit et la fin sont réalistes, si elle a suivi toute l’affaire, j’ai même eu envie de chercher. En même temps tout est cohérent et j’ai presque eu les larmes aux yeux à la fin, c’est très émouvant tant on s’attache à elles (et on est aussi vraiment indignés ou en colère quand on comprend tout ce qu’elles ont subi).

C’est un livre fort, féministe, bien campé, réaliste, précis. Un roman à lire. Il est court, pas forcément facile d’accès pour la forme, mais son peu de nombre de pages mérite vraiment de tenter l’aventure. La couverture fait penser à la servante écarlate d’ailleurs, à mon avis pour interpeller les lecteurs de M.Atwood (vu qu’on a aussi sa citation en tête de livre) et je la préfère nettement à celle de la version brochée que j’ai vu en ligne. J’espère que le roman trouvera son public, voire qu’il aura le droit à son adaptation cinéma.

Vues : 52

A propos de TeaCup

TeaCup pourrait être mon vrai nom tant je suis accro au thé. Je suis une dévoreuse de livres compulsive, je lis de tout et en grande quantité (plus ou moins quoi !). J’ai pensé à me soigner, mais finalement j'ai atterri sur un blog de chroniques. Je soigne le mal par le mal en somme.

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